Dans un espace linguistique en péril comme l’est le Canada français devenu Québec à l’époque de la Révolution tranquille, ne se doit-elle pas en effet de circuler, pour être entendue, voire, le cas échéant, d’être gueulée ou proférée pour faire de son renouvellement l’instrument ultime de la résistance ?
Lise Gauvin (U. de Montréal) lit ensuite quelques pages de son dernier essai (Créer, écouter. Portraits d’artistes et d’écrivain.es), et fait le portrait de Gaston Miron en « poète de l’intranquillité » : « Saint Sébastien de l’écriture, il était toujours mécontent du résultat obtenu. Il a passé sa vie à corriger ce qu’il désignait comme des “vers en souffrance” [...] Intranquillité de ce je dont la difficulté de dire devient le fondement même de la poétique. Intranquillité de cette quête d’un amour toujours à venir et d’un pays voué à l’incertitude. »
Dans la seconde partie de la matinée, Nathalie Watteyne (U. de Sherbrooke) explore la poésie amoureuse de Miron : nombreux sont les poèmes de L’Homme rapaillé où un être déchiré revient sur les liens qu’il a tissés avec « elle », qu’il approfondit au « tu », pour rendre la joie que lui inspire un « nous » dans un futur proche ou lointain. Entre « voyagements » et « retrouvailles avec soi-même » (Hébert), le « je » arrive à dépasser une position mélancolique, pour se ressaisir dans l’espace du poème, comme le fait ressortir l’analyse des textes qui composent le cycle de « La marche à l’amour ».
À sa suite, Yannick Resch (U. d’Aix-Marseille) met l’accent sur l’activité du lecteur pour suivre le « voyage abracadabrant » du « je sujet » dans L’homme rapaillé. La direction lui échappe et le sens du poème, à s’en tenir à une lecture linéaire. L’étonnement devant un mot, une image, conduisent à des arrêts, des retours en arrière, amorçant de nouvelles lectures, sur les enjeux de l’écriture poétique.
L’après-midi s’ouvre avec une intervention de Myriam Suchet (U. Sorbonne Nouvelle, CEQ), pour poser l'hypothèse d'une lecture temporelle et anthropologique de L'Homme rapaillé comme manière de faire événement, sortir de la linéarité par le futur antérieur de ce qui aura eu lieu, bouleversant l'ordre chronologique et nous ramenant au plus-que-présent.
Elle est suivie par Alex Demeulenaere (U. de Lorraine), dans une communication intitulée « Gustave Miron, notre contemporain ». Au moment de son écriture et de sa publication, rappelle-t-il, L'Homme rapaillé de Gaston Miron a eu un impact indéniable sur les évolutions culturelles et politiques du Québec ; or, si la lutte pour la réappropriation d'une langue et d'un territoire qui est au cœur du recueil est liée au parcours initiatique d'un sujet (collectif) québécois, elle a encore des échos importants dans des problématiques propres à notre époque, qu'il s'agisse de la littérature des Premières Nations, de la mise en discours de la solidarité ou encore du territoire vécu.
La journée se conclut par une intervention à deux voix de Delphine Rumeau et d’Inna Volkovynska (U. Grenoble Alpes). Elles expliquent que l'ukrainien est une des toutes premières langues dans laquelle ont été traduits des textes de Miron et cherchent à comprendre dans quel contexte s'inscrivent ces traductions. À partir de là, elles proposent des parallèles entre les propos de Miron et ceux de poètes des années 1960 en Ukraine, notamment Vasyl Stus et Lina Kostenko, qui dénonçaient également une situation de domination linguistique et d'effacement culturel. Il s'agit in fine de montrer que, toute située soit-elle, la lecture postcoloniale de Miron trouve encore des résonances fortes.
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Source : Delphine Rumeau, professeure des Universités et directrice adjointe de l'UMR Litt&Arts à l'Université Grenoble Alpes, également vice-présidente de la Société Française de Littérature Générale et Comparée