Par Frédéric Allard, FSA, FICA
Actuaire à la Direction des orientations et de la gouvernance municipales
Quand je dis que je suis actuaire au MAMH, beaucoup sont surpris. La plupart des gens nous imaginent plongés dans des modèles mathématiques servant à évaluer des risques pour des compagnies d’assurance. Certes, je nage dans un univers de chiffres et de concepts pointus, mais mon travail commence vraiment lorsque je traduis ces analyses quantitatives en vue des prises de décisions stratégiques par les autorités ministérielles ou municipales sur les questions touchant les régimes de retraite, la rémunération ou d’autres sujets connexes.
Je me penche particulièrement sur les enjeux financiers et de gouvernance des régimes de retraite du secteur municipal; un univers qui touche des milliers de personnes, néanmoins perçu comme aride. Ce qui me captive, c’est la diversité des outils utilisés par les différents acteurs municipaux. Parmi les bénéficiaires de ces régimes, mentionnons les élues et élus municipaux ainsi que les salariées et salariés du secteur municipal. Mon rôle consiste à rendre ces enjeux compréhensibles afin que les différents partenaires responsables de ces outils de rémunération prennent des décisions réfléchies et cohérentes. Les comités de retraite, composés de façon paritaire (les participantes et participants au régime et les employeurs y sont représentés), constituent le principal forum de discussion aux fins du financement des régimes de retraite.
Plus de 150 régimes de retraite comme terrain de jeu
Depuis 2014, je travaille au MAMH comme actuaire responsable du secteur Rémunération, relations de travail et régimes de retraite du secteur municipal. J’y ai trouvé un poste où l’actuariat allie la gouvernance, la communication et la prise de décision.
En matière de retraite, les outils du secteur municipal prennent plusieurs formes: des fonds d’épargne de regroupements syndicaux (FTQ, CSN), des REER collectifs, des régimes de retraite à cotisations déterminées, des régimes de retraite à financement salarial ou des régimes de retraite à prestations déterminées (comme notre RREGOP).
Dès mon arrivée au Ministère, j’ai participé activement à l’élaboration, à l’adoption et à l’application de la Loi favorisant la santé financière et la pérennité des régimes de retraite à prestations déterminées du secteur municipal, qui a modifié les règles de financement de quelque 150 régimes de retraite du secteur municipal et fait couler beaucoup d’encre dans les médias.
Cela m’amène à collaborer étroitement avec Retraite Québec, qui est responsable de l’application des règles de financement et d’administration prévues par la Loi sur les régimes complémentaires de retraite et les dispositions de la loi 15.
La valeur d’un régime de retraite peut constituer une portion non négligeable du portefeuille de rémunération globale des personnes participant à ces régimes. La rémunération des salariées et salariés municipaux compte pour la majorité des dépenses de fonctionnement des municipalités. La retraite est ainsi un actif prépondérant pour les membres du personnel et représente un poids financier important pour les municipalités; il faut donc y appliquer des règles de saine gouvernance pour que les régimes puissent assumer leurs responsabilités de soutien financier lors de la prise de retraite.
La pédagogie comme fil conducteur
J’ai commencé ma pratique en cabinet-conseil, où j’ai épluché des centaines de régimes d’avantages sociaux pour une grande variété d’organisations privées et publiques. Puis, à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (à l’époque la CSST, aujourd’hui devenue la CNESST), j’ai parcouru le Québec pour expliquer une réforme, assez complexe, du mode de tarification de la prime d’assurance santé-sécurité à des chefs d’entreprise, des gestionnaires et des associations d’employeurs.
Pour rendre des notions abstraites plus accessibles, j’ai pour habitude d’utiliser des métaphores adaptées à mon auditoire: la crédibilité statistique expliquée à partir d’exemples agricoles pour des productrices et producteurs maraîchers, la fréquence et la gravité illustrées par l’assurance automobile ou encore la valeur actuarielle d’une rente comparée à l’achat de caisses de bouteilles de vin. L’objectif reste le même: transformer une montagne de termes techniques en chemin clair qui mène à une meilleure compréhension des enjeux pertinents pour l’interlocuteur.
Cette capacité à vulgariser m’a servi au Secrétariat du Conseil du trésor, où j’ai soutenu des séances de négociation de la table centrale sur les enjeux des régimes de retraite et des avantages sociaux, et vu de près les répercussions des décisions publiques sur la population. Elle a été tout aussi essentielle lorsque, à titre d’actuaire en chef, j’ai participé à la mise en place du Régime québécois d’assurance parentale. Comme il n’existait rien d’équivalent, tout était à faire – même ouvrir un compte à la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ)! Il fallait être attentif et tenter d’anticiper les effets de nos interventions sur les nouveaux parents et les cotisantes et cotisants, et s’y ajuster au besoin.
De toutes ces expériences, j’ai retenu trois principes: être pédagogue, rester clair et ne jamais oublier que derrière les chiffres, il y a des personnes. L’analyse la plus rigoureuse demeure inutile si elle n’est pas comprise. En tant que professionnel dans la fonction publique, mon objectif est de transmettre aux autorités l’information nécessaire pour prendre une décision éclairée.
Au cœur de la gouvernance de deux régimes de retraite majeurs
Dans mon quotidien, je participe à la gouvernance de deux régimes majeurs du secteur municipal: le Régime de retraite des élus municipaux (RREM), qui regroupe plus de 2000 participantes et participants avec une caisse de retraite de près 400 millions de dollars investie à la CDPQ, et le Régime de retraite des employés municipaux du Québec (RREMQ), qui réunit près de 250 organisations municipales rassemblant plus de 3000 personnes actives avec une caisse de plus de 250 millions, et combinant un volet à prestations déterminées et un volet à cotisations déterminées.
Au sein des comités de retraite et des comités de placement, je contribue à guider la réflexion et à clarifier les enjeux d’intervention, tant sur le plan technique que sur celui de la gouvernance.
Concrètement, mes responsabilités m’amènent à:
- analyser les rapports actuariels et leurs implications, comprendre les hypothèses clés, repérer les changements d’une année à l’autre et traduire leurs effets pour les municipalités et les participantes et participants;
- poser les questions qui orientent la discussion, clarifier les notions techniques, ramener l’analyse à des exemples concrets et créer les conditions nécessaires à une démarche raisonnée;
- participer aux décisions stratégiques de placement, évaluer les recommandations des gestionnaires, mesurer les risques et avantages des différentes allocations et juger de leur cohérence avec la situation de chaque régime;
- examiner les rendements et recommander des ajustements, distinguer la volatilité normale des signaux qui exigent un changement et proposer, lorsque cela est nécessaire, des adaptations ou modifications pour protéger la stabilité à long terme du régime.
Je ne refais pas le travail des actuaires-conseils; je cherche à comprendre leurs analyses et à poser les questions qui permettent à l’ensemble des parties concernées d’en saisir les enjeux.
Pour chacun de ces deux régimes, en tenant compte des rencontres des comités de retraite et des comités de placement en plus de certains sous-comités ad hoc, nous nous réunissons 10 fois par année environ. Nous abordons chacun des aspects avec grande minutie. Faut-il maintenir le poids de l’immobilier dans la caisse de retraite? Ajuster l’exposition aux infrastructures ou aux marchés boursiers? Réagir à la sous-performance d’un portefeuille? Modifier les taux de cotisation?
Des rencontres avec les gestionnaires de portefeuille, dont la CDPQ, permettent également d’avoir un point de vue plus large des marchés financiers. Par exemple, en tant que membre du Comité de retraite du RREM, j’ai pu assister à une conférence de la conseillère à la sécurité nationale et aux renseignements du premier ministre fédéral, Mark Carney.
Dans tous les cas, l’objectif demeure le même: assurer la solidité financière des régimes et honorer les engagements pris envers leurs participantes et participants, tout en préservant la capacité financière des municipalités.
Communication et accompagnement en continu
Les résolutions prises en comité n’ont de sens que si chaque membre comprend vraiment ce qu’elles impliquent. C’est pourquoi j’accorde autant d’importance à la communication qu’à l’analyse. Par exemple, chaque année, nous préparons Clin d’œil RREM, un document qui résume l’évolution du régime: placements, changements réglementaires, options offertes.
Lors des dernières élections municipales, nous avons produit, en collaboration avec Retraite Québec, des outils d’information destinés aux élues et élus dont le mandat n’était pas renouvelé, afin qu’ils voient et comprennent leurs options en lien avec cette période de transition souvent chargée d’émotion et d’incertitude. Une présentation a d’ailleurs été faite au Congrès de la Fédération québécoise des municipalités, en septembre dernier.
L’humain derrière les chiffres
Les régimes de retraite sont techniques, certes, mais ils concernent avant tout des personnes comme vous et moi ayant un parcours, une famille, une histoire. Chaque ajustement de cotisation, chaque choix de placement, chaque modification réglementaire peut avoir des effets sur celles et ceux qui ont servi leur communauté et qui planifient leur avenir ou qui, une fois retraités, vivent de leurs rentes.
Voilà pourquoi j’accorde une importance primordiale à la clarté, à la pédagogie et à la transparence. Lorsqu’on me dit: « Pour la première fois, je comprends véritablement le fonctionnement de mon régime de retraite », je sais que j’ai accompli ma mission.
Dernière mise à jour : 25 février 2026
