Par Guillaume Thibault, analyste scientifique en gestion des risques d’inondation au Bureau de projets de la rivière Chaudière
Les inondations de 2017 et de 2019 ont durement rappelé les vulnérabilités de nos communautés. Afin de mieux protéger les personnes et les biens des conséquences dévastatrices de ces événements, le gouvernement a publié, en 2020, le Plan de protection du territoire face aux inondations : des solutions durables pour mieux protéger nos milieux de vie.
Dans le cadre de la mise en œuvre d’une mesure de ce plan, le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation (MAMH) a mis en place 10 bureaux de projets pour la planification de l’aménagement des zones inondables à l’échelle de bassins versants jugés prioritaires. J’ai eu la chance de faire partie de l’équipe qui a donné naissance à celui de la rivière Chaudière; ce fut une aventure pleine de défis, mais tellement stimulante!
Une approche scientifique, un engagement humain
Comme les neuf autres, le Bureau de projets de la rivière Chaudière réunit des spécialistes d’autres ministères venus de divers horizons, chacun apportant une expertise singulière allant du bagage plus scientifique à la spécialisation en aménagement du territoire. Quand je m’y suis joint, j’avais déjà 13 ans d’expérience en environnement, avec une expertise axée sur l’impact environnemental et l’analyse des travaux réalisés en milieu hydrique. Autant dire que j’étais en terrain connu!
Mon travail repose donc sur une approche scientifique fondée sur des données solides. Mais, ce qui me motive véritablement, c’est que je suis conscient des histoires humaines qui se cachent derrière chaque chiffre, chaque plan et chaque projet. Les inondations frappent durement les communautés et causent des pertes au-delà des biens matériels. Quand il y a des inondations majeures, des gens subissent du stress et font face à beaucoup d’épreuves.
L’idée de participer à la création de milieux mieux adaptés aux inondations m’inspire beaucoup. Cela représente une mission profondément gratifiante! Chaque geste que nous posons et les échanges que nous avons avec, notamment, nos partenaires du milieu municipal contribuent à améliorer la résilience de nos communautés, ce qui aura des retombées positives pour les prochaines générations.
Un cadre dans lequel tout est à bâtir
Le jour où le Bureau de projets de la rivière Chaudière a été lancé, nous avions une vision générale de haut niveau de notre mission, mais nous commencions sur une page presque blanche et devions poser des bases solides dans un contexte où des initiatives existaient déjà.
Les ministères participants avaient chacun leur propre approche des dossiers liés aux inondations. Notre défi a été d’intégrer nos actions de manière cohérente, en respectant le cadre déjà structuré et les compétences de chaque acteur. Une anecdote illustre bien cette réalité : nous utilisions parfois le même terme que d’autres ministères, mais avec un sens tout autre. Afin d’éviter toute confusion potentielle, nous avons dû repenser notre terminologie. Ce ne sont que des mots, vous me direz, mais imaginez la complexité lorsque vient le temps de mettre en place des actions!
Aller sur le terrain pour comprendre
L’un des principaux objectifs des bureaux de projets est de dresser un portrait complet des problématiques locales d’inondation. Dès le départ, ma collègue du MAMH et moi nous sommes donc attelés à cette tâche. Sur le territoire du bassin versant de la rivière Chaudière, les enjeux liés aux inondations sont bien connus et largement documentés depuis des décennies. Nous avons compilé les données existantes à partir des bases de données du ministère de la Sécurité publique et de nombreux rapports produits au fil des années.
Malgré cela, des zones d’ombre subsistaient, notamment dans la compréhension de la dynamique hydrosédimentaire de la rivière Chaudière. En Beauce, plusieurs estiment que le dragage de la rivière pourrait améliorer la situation, mais peu d’études ont exploré de quelle manière le gravier se déplace dans le cours d’eau. Dans ce contexte, nous avons voulu obtenir des données probantes pour faire des recommandations et orienter les décisions du milieu municipal. En collaboration avec nos partenaires, dont le Comité de bassin de la rivière Chaudière et le Réseau d’informations scientifiques du Québec, nous avons conçu une recherche pour étudier ce phénomène. L’objectif est de bien comprendre la dynamique sédimentaire de la rivière pour être en mesure de guider le milieu quant aux aménagements à mettre en place ou aux travaux à réaliser pour réduire efficacement la vulnérabilité des personnes et des biens sur le territoire.
Au-delà de l’analyse des données, nous avons entrepris lors de la première année une vaste tournée pour rencontrer nos partenaires municipaux et régionaux. Les objectifs étaient d’aller sur le terrain, de connaître les secteurs plus sensibles, de comprendre l’histoire des communautés de même que celle des événements qui les ont touchées, ainsi que les impacts que les inondations ont eus sur elles. Nous voulions nous approprier tout ce bagage. Ces rencontres nous ont aussi permis de nous présenter et d’expliquer notre rôle de facilitateurs et de coordonnateurs des efforts de chacun. En effet, nous avons une fonction clé en lien avec l’identification des problématiques, l’analyse des solutions, ainsi que la planification et la mise en œuvre de mesures de résilience et d’adaptation.
Renforcer l’accompagnement gouvernemental
Je dis souvent que pour les municipalités, le Bureau de projets, c’est le visage du gouvernement en matière d’adaptation aux inondations, une porte d’entrée facilitante. Je coordonne de nombreux échanges avec les partenaires ministériels, qu’il s’agisse du ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs, du ministère de la Sécurité publique ou de celui de la Culture et des Communications, par exemple. C’est là que mon parcours prend tout son sens. Avant de me joindre au Bureau, j’ai travaillé à l’Environnement, ce qui m’a donné une solide compréhension des autorisations et des contraintes réglementaires. J’ai participé à l’analyse de nombreux projets qui nécessitaient une autorisation par décret gouvernemental, c’est-à-dire que chaque ministère impliqué pouvait avoir des exigences. Naviguer dans les cadres réglementaires complexes et jongler avec les enjeux de différents ministères, je connais! Cette expérience me permet d’accompagner les équipes municipales et d’aller cogner aux bonnes portes pour pouvoir les soutenir ensuite dans l’élaboration de leurs dossiers, entre autres pour l’obtention de financement.
Bâtir des ponts
Vous le voyez, notre mot d’ordre est « concertation ». Le Bureau de projets de la rivière Chaudière couvre un vaste territoire s’étendant de Lévis jusqu’au lac Mégantic, en passant par la Beauce. Bien que nous n’ayons qu’un seul bassin versant et une seule rivière d’importance qui nous concernent, les problèmes d’inondation touchent plusieurs municipalités. Avant la création des bureaux de projets, chacune d’elles gérait ses actions de manière plutôt indépendante. Mais les inondations ne respectent pas les frontières administratives et une approche en silo montre vite ses limites. Le territoire impose des défis particuliers qui nécessitent une approche intégrée. Encourager la concertation, c’est beaucoup de coordination et de compréhension approfondie des mécanismes décisionnels entre différents acteurs.
Notre rôle n’est pas d’imposer des solutions, mais de guider les communautés dans une réflexion globale et à long terme. Pour cela, j’organise régulièrement des ateliers rassemblant les parties prenantes, un exercice de coordination qui demande une vision claire et la capacité de faire émerger les priorités de tout le monde. Mon objectif est de veiller à ce que chaque intervention le long du cours d’eau s’inscrive dans une stratégie collective ayant un objectif commun.
Arrimer réflexion et action
En discutant avec les membres des communautés sur notre territoire, j’ai vite compris l’urgence et l’ampleur des besoins. Les centres-villes de plusieurs municipalités ont fait l’objet de relocalisations depuis les inondations de 2017 et de 2019. Il était important pour les communautés de revoir rapidement l’aménagement des secteurs impactés selon les meilleures pratiques en matière de gestion des zones à risque d’inondation.
Dès la première année de travaux, nous avons conclu quatre conventions d’aide financière avec les villes de Sainte‑Marie et de Beauceville, et les municipalités de Scott et de Vallée‑Jonction. Par ces conventions, le gouvernement finance des études qui visent à identifier les solutions optimales en matière de coûts et de résilience. Il fallait agir vite afin que les organismes municipaux puissent revoir l’aménagement de leur territoire selon une connaissance actualisée des risques d’inondation auxquels ils sont exposés.
Rester proche des communautés
Pour aider les municipalités, il est essentiel de prêter attention à leur réalité quotidienne. J’ai pu constater que malgré l’importance des risques d’inondation auxquels ils sont exposés, plusieurs ménages sont profondément enracinés dans leur milieu de vie. C’est pourquoi il est également important, parfois, de mettre l’accent sur des mesures simples pour réduire les effets négatifs d’une éventuelle inondation, comme déplacer les installations électriques au rez-de-chaussée.
L’idée qu’un jour j’aurai contribué à l’adaptation des territoires et à la résilience des communautés avec lesquelles j’ai travaillé est une source de grande satisfaction.

Guillaume Thibault
Dernière mise à jour : 17 juin 2025